RÉINVENTER LA NUIT
LUTTE CONTRE LES VIOLENCES SEXISTES ET SEXUELLES
AUPRÈS DES DJs
Le 20 juin 2023, Paloma Colombe partage un post sur son compte Instagram dénonçant le traitement sexiste qu’elle a subi lors d’un DJ set à Paris. Symptomatique d’un problème de grande ampleur, cette prise de parole reçoit des dizaines de milliers de réactions et est reprise par l’ensemble de la presse spécialisée et généraliste, de Tsugi à France Info.
Aujourd’hui, DJ et associations de lutte contre les violences sexistes et sexuelles en milieu festif s’unissent et interpellent la profession.
Manifeste "Réinventer la nuit" : un appel à la signature aux associations, artistes et médias
À qui s'adresse le manifeste "Réinventer la nuit" ?
Le manifeste “Réinventer la nuit” s’adresse aux différentes filières liées au spectacle vivant : artistes DJ, agences de booking, organisateur·ices d’événements festifs, associations de lutte contre les violences sexuelles en milieu festif et politiques.
Pourquoi signer le manifeste "Réinventer la nuit" ?
Le Manifeste “Réinventer la nuit” est un travail collectif, participatif et en constante évolution. Nous nous donnons un an pour impulser ce changement et faire un premier bilan des avancées de ce mouvement le 17 octobre 2024. Les signatures du manifeste sont ouvertes.
Le projet "Réinventer la nuit" pour une profession DJ plus safe
Quel constat a mené à la création du projet “Réinventer la nuit ?”
Les chiffres parlent : selon les études publiées ces deux dernières années, 82% des artistes femmes et personnes non binaires déclarent avoir rencontré des discriminations liées à leur genre* et 67% des femmes DJ se sentent obligées, pour leur carrière, d’avoir un “physique avantageux”, contre seulement 14% des hommes*.
Depuis 5 ans, la part des DJ femmes et minorités de genre au sein des programmations des festivals et des clubs augmente*, malgré ça, iels sont encore trop souvent victimes de violences sexistes et sexuelles lors de leurs prestations, de la part des professionnel·les comme de membres du public..
82%
des artistes femmes et personnes non binaires déclarent avoir rencontré des discriminations liées à leur genre*.
67%
des femmes DJ se sentent obligées, pour leur carrière, d’avoir un “physique avantageux”, contre seulement 14% des hommes*.
Quelles sont les actions du projet "Réinventer la nuit" ?
Le projet “Réinventer la nuit” consiste à proposer des outils concrets et des espaces d’échange pour répondre aux problématiques des VSS en milieu festif et rendre la profession de DJ plus safe.
- La mission de “Réinventer la nuit” est de sensibiliser le public et les organisateur·ices sur les violences sexistes et sexuelles exercées sur les artistes et DJs lors d’événements festifs.
- Les actions de “Réinventer la nuit” passent par l’organisation de cercles d’échanges en mixité choisie (à destination des professionnel·les de la musique, femmes et minorités de genre) une fois par mois à Paris. Pour connaître les prochaines dates, inscrivez-vous à notre newsletter !
Les outils pour déployer ces actions sont mis à disposition via des documents téléchargeables pour tout·e professionnel·le du secteur de la musique et du spectacle vivant :
Charte de bienveillance à destination du public
Protocole de sûreté sur l’accueil des artistes
Protocole de sûreté pour les lieux (avec un brief par corps de métier)
Template pour la feuille de route des artistes
Template de rider pour les artistes
Professionnel·les de la musique, faites-nous un retour sur ces outils !
Nous appelons aussi les différent·es acteur·ices du milieu à mettre en place des mesures de prévention concrètes sur le terrain grâce à notre formation.
Point Ephémère, Paris
Réinventer La Nuit
sur la radio Rinse
Manifeste à Paris
Point Ephémère, Paris
Comment s'est créé le projet "Réinventer la nuit" ?
“Réinventer la nuit” est une initiative de plusieurs DJ : Paloma Colombe, Anaco, Bambi et Domi, en collaboration avec les associations Au-Delà Du Club et Consentis.
La presse parle du projet “Réinventer la nuit”
Fétichisation dans le contexte festif : professionnels et espaces de fête
Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)
Photo illustrative du blog par @zananas_001
Nous en parlions dans un post le mois dernier. La fétichisation raciale est un concept développé dans un cadre antiraciste pour dénoncer la réduction des personnes racisées à des stéréotypes exotisants. Nous avions abordé la fétichisation dans les espaces festifs au sens large, mais il nous semblait essentiel de mettre en lumière la fétichisation spécifique subie par les professionnel·les du monde de la nuit. Leur pratique est soumise aux regards du public, elle est décrite dans un cadre promotionnel, elle est commentée par des acteur·ices de la scène – autant de situations où la fétichisation peut avoir lieu.
On souhaitait aussi réfléchir aux modes d’actions pour lutter contre cette forme de racisme.
Que faire, à échelle personnelle, quand on subit, où l’on est témoin d’une micro-agression ? Et à une échelle plus large, quand on est responsable d’un espace de fête ou que l’on souhaite en créer ?
Les DJ et producteur·ices qui travaillent dans ces espaces festifs peuvent subir une fétichisation et une essentialisation spécifique à leur pratique, discriminations qui peuvent s’exprimer à plusieurs endroits et par plusieurs formes dans leurs parcours.
Dès le booking, les artistes peuvent être confronté·es à cette problématique. En se basant sur des stéréotypes liés à leur ethnicité, les programmateur·ices peuvent projeter sur elleux des attentes quant à leur compatibilité avec l’ADN d’une soirée, sans avoir réellement prêté attention à leur travail. En clair, on va souvent attendre des artistes racisé·es qu’iels mettent en avant des sonorités liées à leur culture ou origine, et s’étonner quand ce n’est pas le cas. C’est là une première forme d’essentialisation.
Ces formes d’essentialisation peuvent également intervenir dans la promotion d’un événement, au niveau du champ lexical employé dans la description de l’artiste. Il arrive que des organismes emploient des mots comme « exotique », « tropical », « sauvage », sans questionner les implications racistes de ces termes.
De même, il est fréquent que des artistes se voient affilié·es à des genres musicaux qu’iels ne jouent pas, mais qui correspondent à l’idée que l’équipe de communication se fait des artistes racisé·es.
Enfin, dans les espaces de fêtes, les artistes peuvent subir les mêmes formes de fétichisation que les membres du public, d’autant plus dans des dispositifs de booths centraux, à niveau de la foule, où les contacts avec le public sont plus fréquents.
En tant que personnes racisées, nous avons toustes ou presque déjà vécu ce type de micro-agressions dans les espaces de fête, en ne sachant pas toujours comment réagir. Les émotions et sentiments qui viennent alors sont multiples, et si lourds qu’ils peuvent nous tétaniser : colère, honte, solitude… Pour sortir de la sidération, on a voulu en parler avec Stencia du collectif Pulse et animatrice de l’émission Mental Health Radio sur Rinse.
“Pour moi, il faut en parler. Pas forcément dans le but d’éduquer et de dire “c’est pas bien ce que tu fais”. Mais juste pour recadrer les gens et dire “tu dépasses certaines limites et moi, je te dis stop”. À mes yeux, c’est important d’exprimer de façon radicale sa position et de mettre une limite à la personne.”
Dans notre discussion, Stencia souligne l’importance des espaces en non-mixité…
“C’est important d’être avec des personnes qui nous ressemblent, avec lesquelles on va échanger sur nos expériences. Et c’est parce qu’on échange sur ces expériences-là qu’on réalise que ce qu’on a vécu n’est pas normal.
…et donne des solutions pour les personnes non-concernées par ces micro-agressions racistes qui souhaiteraient être une force positive dans ce combat.
“Selon moi déjà, il faut que ces personnes ne se mettent pas en avant : si tu crées un espace pour une minorité, il faut que tu laisses la place à cette minorité. Il faut avoir de l’humilité, savoir s’entourer et surtout prendre les opportunités de redistribuer les ressources aux personnes de la communauté pour qu’elles puissent s’enrichir et donc construire un patrimoine qui leur sera propre.”
On tient à rappeler que les questions entourant la fétichisation et les modes d’actions pour lutter contre le racisme ne sont pas des objets figés : ce sont des discussions continues, construites par des voix multiples qui ajoutent chacune leur pierre à l’édifice.
Il n’y a pas de consensus et de solutions magiques qui fonctionnent dans toutes les situations. Il y a par contre des bases immuables : écouter et respecter la parole des personnes concernées, réfléchir à ses propres actions, être prêt·es à les remettre en question, s’informer.
Le dancefloor : de Harlem au reste du monde
Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)
Le Black History Month célèbre chaque année l’histoire et les cultures afrodescendantes.
En l’honneur de ce mois particulier, revenons sur un chapitre méconnu de la grande histoire de la fête.
Il est 01h30, vous êtes dans un club, au milieu de 300 autres noctambules. Ensemble, vous dansez à l’unisson, le cœur battant au rythme des BPM. Mais au fait, d’où vient ce rituel étrange ?
Retracer la naissance du dancefloor, de comment nous faisons la fête, ça nous permet de mieux comprendre quelles dynamiques structurent nos espaces nocturnes. Car l’histoire du dancefloor, c’est une histoire de musique, mais aussi de lutte.
Tout (ou presque) commence dans les années 1920, dans le quartier de Harlem à New York. À l’époque, la ségrégation fait rage dans les états du Sud du pays, et la Big Apple devient la destination privilégiée d’un bon nombre d’hommes et femmes noir·es qui fuient la violence du racisme.
Peu à peu, Harlem devient l’épicentre d’un bouillonnement de culture noire, entre littérature, peinture, théâtre, photographie et musique. C’est notamment durant cette période que vont démarrer les carrières mythiques de l’écrivain Langston Hughes, ou du jazzman Duke Ellington.
Cette période riche marque un véritable renouveau de la culture afro-américaine, et offre un cadre d’expression communautaire indispensable pour celleux en quête d’une vie meilleure. Mais, loin d’être une utopie, la vie à Harlem est rude pour les Noir·es américain·es, qui vivent pour la plupart dans la pauvreté et peinent à finir leurs fins de mois.
Pour boucler leurs fins de mois, certain·es habitant·es de Harlem vont organiser dans leurs appartements des événements où le voisinage se rassemble pour boire, manger, danser et écouter de la musique live.
Ces fêtes, on y accède en présentant un carton d’invitation et en payant une participation à l’entrée. On les appelle “rent parties”, “fêtes du loyer” en français. Au-delà d’espaces festifs, elles constituent de véritables lieux de socialisation, elles participent à une prise de conscience qui va nourrir le mouvement des droits civiques.
Quel lien avec la culture club d’aujourd’hui ?
Les rent parties d’Harlem vont perdurer bien après les années 1920, ce qui permettra à David Mancuso, jeune new yorkais qui s’apprêtait à devenir l’un des noms les plus importants de la nuit américaine, de les fréquenter à la mi-temps des sixties.
À Harlem, Mancuso apprécie ces moments où l’on peut se retrouver en groupe et discuter sur le temps long dans un cadre intimiste. Ces rassemblements vont préciser sa vision de la fête, et dès 1970, Mancuso réplique le modèle des fêtes du loyer dans un Loft de Soho dont il est le locataire. Il fait alors tomber le premier domino de la dance music américaine.
Le Loft de Mancuso fonctionne presque comme une rent party : pour être invité·e, il faut être parrainé par un·e membre et payer une maigre participation à l’entrée. Le but est de recréer une atmosphère qui permet d’apprendre à connaître les gens autour de soi.
Le public se compose surtout de personnes racisées et issues de minorités de genres, qui y trouvent un espace de liberté et d’émancipation. C’est un refuge fréquenté par quelques légendes de la house comme Larry Levan qui officiera au Paradise Garage ou Frankie Knuckles qui pilotera le Warehouse à Chicago – tous deux membres (et même employés) du Loft.
Au cours des seventies, le Loft va devenir une sorte de matrice du dancefloor new-yorkais. Sa sélection pointue et son modèle fédérateur inspirent les promoteurs qui remplissent le centre-ville de discothèques.
Certains clubs font le tri : les plus fortunés, les célébrités, les corps blancs et normés sont les bienvenus. Les désargenté·es, les corps qui sont trop ou pas assez, les personnes racisées restent à la porte.
Bien sûr, d’autres espaces destinés aux refoulé·es vont naître et prendre de l’ampleur, mais il est intéressant de noter que l’inclusivité, élément-clé du dancefloor selon Mancuso, héritier des rent parties, est devenue optionnelle à mesure que la fête est sortie de l’underground.
Complètement mythifiés, Le Loft et les repaires de fêtes new-yorkais qui lui ont emboîté le pas, comme le Paradise Garage, inspirent le réseau des clubs européens dès les années 80. Encore aujourd’hui, l’histoire de ces espaces est invoquée pour illustrer la portée politique originelle de la dance music, en omettant, dans la plupart des cas, leur filiation avec les Rent Parties d’Harlem.
Alors que retenir de tout ça ? Les dancefloors occidentaux se sont constitués en puisant dans de multiples héritages, qui dépassent largement les frontières du continent nord-américain. Mais dans les genres musicaux que l’on joue, jusqu’à la configuration même du club et de son dancefloor, faire la fête aujourd’hui, c’est s’inscrire dans un continuum qui trouve son origine dans la culture noire américaine.
Les racines noires des musiques électroniques : comprendre hier pour écouter demain
Par Tina Tornade (Armelle Poungui) @tinatornade
Photo illustrative du blog par @zananas_001
Les musiques électroniques, héritières des sonorités organiques et analogiques, se sont construites sur un patchwork de bruits, de samples et de boucles rendues possibles par la technologie. Leurs rythmiques et leurs structures mélodiques prennent racine dans les musiques afro-descendantes telles que la soul, la disco et le hip-hop, tout en empruntant à l’énergie du krautrock et à la créativité de l’improvisation jazz.
Ces musiques noires ne relèvent pas d’une simple influence : elles émergent des réalités socio-économiques de Detroit et Chicago, deux villes durement touchées par les crises pétrolières et la désindustrialisation des années 1970. Ces sons ont été façonnés par des communautés noires et queers, essentiellement dans les clubs des zones urbaines désertées. Pourtant, leur histoire est souvent réduite à leur explosion en Europe, occultant leurs origines. La musique est un marqueur social et plus encore : c’est un art créateur et porteur de sens. C’est un vecteur de mémoire, d’émancipation et de transformation. Il est crucial de leur reconnaître ces qualités pour en saisir le rôle transformateur et comprendre comment elles évoluent aujourd’hui.
1. L’histoire afro-descendante et queer des musiques électroniques
« La musique avance depuis la fin des années 1970 par métissages multiples, le disco et le hip-hop étant les premiers produits de ce phénomène nouveau, ou tout du moins dont la nouveauté se manifeste au travers des techniques utilisées (mix et sample) qui rendent le métissage plus direct et plus visible encore qu’il n’a pu l’être dans le passé. »
Guillaume Kosmicki, Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dancefloors, Éditions du Seuil, Paris, 2015.
À Chicago et Detroit, dans un contexte de marginalisation économique, sociale et raciale, les communautés noires et queers ont créé des sons révolutionnaires et empreints de résilience : la house et la techno. Dans les années 1970, le déclin industriel à Chicago exacerbe la précarité des populations noires et latino-américaines, déjà marquées par la ségrégation, le chômage et les discriminations systémiques. Les luttes antiracistes, malgré l’élan du mouvement des Black Panthers, sont freinées par les assassinats des derniers leaders des droits civiques. Le climat est à la résignation et à la frustration. Parallèlement, les communautés queers, marginalisées et invisibilisées, se mobilisent dans un pays où l’homosexualité reste illégale jusqu’à la fin des années 1960 — un contexte explosif qui mène aux émeutes de Stonewall en 1969. À Chicago, des groupes comme le Gay Liberation Front s’organisent, mais les violences restent omniprésentes.
Dans ce contexte, la house naît dans les clubs des quartiers périphériques de Chicago, offrant un refuge aux populations noires et queers. Ces lieux deviennent des espaces de libération et de célébration, où la musique transcende les oppressions raciales, de genre et d’orientation sexuelle. Le musicologue Guillaume Kosmicki, dans son ouvrage Musiques électroniques. Des avant-gardes aux dancefloors, précise : « La house, dans les clubs et les radios où elle émerge, est une musique communautaire : celle des Afro-Américains et celle des gays. »
À Detroit, la désindustrialisation et la fuite des populations blanches vers les banlieues laissent une ville en ruine. L’exode vers la Californie du label Motown en 1972 marque la fin d’une époque prospère, laissant place à un désert économique où subsistent les populations marginalisées. C’est dans ce décor post-industriel qu’émerge la techno Detroit au début des années 1980, portée par des avancées technologiques telles que l’invention des boîtes à rythmes TR-909 et 808, ou des synthétiseurs analogiques. Inspirés par le futurisme et décriant l’aliénation des ouvriers par les machines, des artistes utilisent ces outils musicaux pour donner forme à leur propre vision de la catharsis et de l’émancipation. Ils forgent un son futuriste, dur, mécanique et rugueux.
Cet héritage politique est resté, il est repris et revendiqué dès les années 1990 par des figures comme Underground Resistance. Le label iconique de Jeff Mills, Mad Mike et Robert Hood promeut l’indépendance face à l’industrie musicale qui favorise déjà l’appropriation culturelle de leur musique, déconnectée de la réalité de Detroit. Ils luttent activement pour recentrer l’attention sur la musique et leur message en restant anonymes au profit du collectif. La couleur de leur son est brute et militante, en écho aux luttes sociales et économiques des communautés dont ils revendiquent l’héritage. La mémoire occupe une place centrale dans ces esthétiques musicales, sur les plans à la fois symbolique et technique. Le sampling et le blending, piliers des musiques électroniques, permettent de créer à partir de sons préexistants. Pour Guillaume Kosmicki, « Les morceaux de House, issus essentiellement du sample, sont destinés par la suite à être mixés ou même potentiellement à être samplés de nouveau, ils assument l’héritage des dix années qui ont précédé la house, dans cette voie (le dub, le hip-hop et le disco) ».
Un sample raconte l’histoire du son dont il provient tout autant que celle du morceau qu’il contribue à façonner. Il archive une note, une mesure ou un rythme, témoins d’un contexte social et politique. Grâce au sampling, les morceaux deviennent des récits sonores réinterprétés et investis d’une symbolique nouvelle. Les musiques afro-descendantes et électroniques, toutes deux structurées par des figures de répétition, s’inspirent des rythmes et de l’âme des musiques noires qui les ont précédées, tout en les réinventant. Elles permettent ainsi de réactiver et réactualiser ces héritages pour créer des formes nouvelles et tisser des récits communs, qui résonnent entre hier, aujourd’hui et demain.
2. Les musiques électroniques contemporaines et la naissance d’un nouveau genre avec l’amapiano
L’émergence de l’amapiano : le devoir de mémoire après l’apartheid et les traumatismes coloniaux
Depuis l’arrivée de la techno et de la house, y a-t-il eu de nouveaux genres ayant autant marqué les musiques électroniques ? Pour moi, un nouveau genre musical est caractérisé par : le temps et la pérennité de ce dernier, son caractère innovant, l’échelle de personnes qu’il touche et l’espace physique qui le fait résonner (lieux de vente de cette musique, salles de diffusion, etc). Si ces trois variables se rencontrent, on peut à mon sens véritablement parler de genre, et non de mode ou de tendance.
Selon moi, il reste difficile de prendre du recul pour observer les évolutions esthétiques dans le monde de la musique entre les années 2010 et 2020. Les réseaux sociaux et les géants de l’industrie, comme YouTube et Spotify, ont largement accéléré la mondialisation musicale. Les nouvelles esthétiques se diffusent à une vitesse fulgurante, à l’image des tendances et des formats des morceaux qui deviennent de plus en plus courts. Éphémères, elles laissent rapidement place à autre chose.
Une des pistes qui explique ce phénomène tient à Internet, qui, lorsqu’on le considère comme un territoire digital, efface les distances entre les individus et rend l’information plus accessible à toustes. On pourrait parler de déterritorialisation. Mais Internet n’arrive pas — du moins pas encore — à créer un espace physique tangible pour la musique. Il ne permet pas à cette dernière de proliférer dans des lieux de vente ou des salles de diffusion : il ne crée pas de scènes. Je pense qu’Internet peut les amplifier, mais qu’il ne peut pas les construire uniquement à partir de connexions numériques.
Le seul genre ayant à mon sens réussi à faire consensus est l’amapiano. La gqom, comme sous genre de la house et de l’afro house plus précisément, a favorisé son arrivée, mais l’amapiano est un phénomène qui a touché un territoire beaucoup plus vaste et de plus nombreuses personnes.
L’amapiano est un genre musical sud-africain, dont l’origine est datée de 2012 entre Soweto à Johannesburg et Pretoria. Il se distingue par son tempo autour de 115 bpm, l’utilisation de synthétiseurs qui viennent du jazz (Rhodes, Wurlitzer), le son caractéristique de la basse log drum (preset qu’on trouve notamment sur le logiciel de production FL Studio) et la polyrythmie des morceaux. On peut dire qu’il est à l’intersection de la deep house, du jazz, de la soul, de la lounge et du kwaito, et de la bacardi house. Sa structure rythmique vient des rythmes traditionnels zoulous mais aussi de tout une grande culture de la danse. L’amapiano, bien plus qu’une culture club, est un lifestyle qui imprègne les espaces intimes, publics et le quotidien des Sud-Africains, à la différence de la house et de la techno de Detroit. On parle bien de genre car l’amapiano est situé : il est né dans les townships, quartiers pauvres des villes sud-africaines. L’apartheid a relégué, par des processus judiciaires et urbains, les populations noires vers ces zones pauvres et excentrées des villes. L’amapiano est né dans le contexte socio-politique post-apartheid : il y est donc indirectement lié et c’est la raison pour laquelle ses racines sont indissociables d’un contexte historique.
Une musique cathartique
L’amapiano vient du jazz, qui, en Afrique du Sud, a été utilisé comme une arme de résistance anti-apartheid. Ce dernier avait été mis en place entre 1948 et 1994, époque pendant laquelle de nombreuses figures, dont la plus connue, Nelson Mandela, ont lutté pour les droits des personnes noires. Durant cette temporalité, des musiciens du jazz et de la culture populaire, comme Miriam Makeba, Letta Mbulu ou Hugh Masekela, ont fermement pris position contre l’apartheid et les discriminations à l’endroit des communautés noires du pays. Certains d’entre eux et elles ont même dû se réfugier à l’étranger pour leurs positions politiques. Le Free Nelson Mandela Concert qui a eu lieu le 16 avril 1990 au Wembley Stadium à Londres a été un tournant dans l’histoire de l’apartheid et a contribué à y mettre fin. Nelson Mandela était emprisonné depuis 1962, et bien qu’il ait déjà acquis une notoriété internationale comme symbole de la résistance contre l’apartheid, il n’avait pas encore été libéré. Le concert visait à attirer l’attention du monde entier sur la situation de Mandela et à exercer des pressions sur le gouvernement sud-africain pour qu’il le libère.
Les vocaux, qui ont la part belle dans le genre amapiano, sont aussi inspirés du gospel ou du genre appelé negro spiritual – qui a donné naissance au jazz. Beaucoup de vocalistes d’amapiano sont aussi des chanteurs de gospel dans les églises. L’amapiano incarne la résilience collective et la créativité des communautés autrefois opprimées, tout en offrant une plateforme pour exprimer les réalités contemporaines de l’Afrique du Sud.
Il est l’héritier d’une grande lignée de musiciens et musiciennes engagé·es pour les droits des personnes noires. L’amapiano porte en lui une histoire, une charge émotionnelle et politique puissante qui résonne à l’échelle globale. On peut le voir comme un véritable vecteur de catharsis pour les artistes locaux, mais aussi comme un outil créateur de sens pour ceux et celles qui le font vivre par leur écoute. Car il est joué et inventé aujourd’hui par les adolescents sud-africains qui se reconnaissent et s’identifient à cette histoire et la symbolique qu’il porte. L’amapiano valorise la collaboration, rassemblant vocalistes et producteurices dans une démarche collective où chacun·e est mis·e en lumière dans les crédits multiples.
Et je pense que ce n’est pas un hasard si c’est l’un des seuls genres à s’être distingué dans l’océan de nouveautés stylistiques musicales dont le monde est abreuvé. Ces musiques sont des réponses aux processus de domination et de silence imposés par l’histoire coloniale et hétéronormative. Et tout comme le jazz, la house, la techno ou le rock avant lui, l’amapiano tire sa force et son aspect fédérateur de cette volonté de guérison collective face aux oppressions.
3. Pourquoi il est crucial de valoriser cette histoire aujourd’hui ?
Contre l’effacement : prendre soin c’est aussi lutter contre l’oubli
Les musiques électroniques ont une histoire si dense, si complexe, qu’on ne peut pas les réduire à leur simple explosion dans les clubs européens. De la house à la techno, puis à l’amapiano, toutes sont nées de cette volonté de résister à une société coloniale, capitaliste et normée, qui cherche à contrôler les corps, les sexualités, et à effacer les voix marginalisées. Leur enlever leur aspect politique, c’est leur ôter leur relief, leur pouvoir de transformation, leur capacité à nous connecter à des luttes passées et à des futurs encore à imaginer.
Valoriser cette histoire, c’est donc bien plus que préserver un héritage culturel. C’est résister à l’effacement, c’est défendre une mémoire collective, c’est redonner de la substance à nos récits et leurs potentiels de réinvention. À travers la musique, l’amapiano, comme tant d’autres genres avant lui, continue de nous rappeler qu’il n’y a pas de futur sans mémoire. Pour mieux avancer ensemble, il est essentiel de cultiver cette mémoire, de la transmettre, et de faire en sorte qu’elle trouve écho pour les générations à venir.
Sources
Articles
Aux sources de l’Amapiano : origine, évolution et succès à l’international
Global Voices – 1er octobre 2024
Vidéos éducatives
BIMM Music Institute : The Story of Afro House – From Apartheid to Amapiano
Spotify : Freedom Sounds: From Kwaito to AmaPiano
Dazed : Moonchild Sanelly Shows Us Inside The World of Amapiano, South Africa’s Sound of Freedom
Livres
Kosmicki, Guillaume. Musiques électroniques – des avant-gardes aux dancefloors. Paris : Éditions du Seuil, 2015.
Deleuze, Gilles, et Félix Guattari. Mille Plateaux. Paris : Éditions de Minuit, 1980.
Dans cet ouvrage, les auteurs développent les concepts de déterritorialisation et de reterritorialisation, où la déterritorialisation désigne un processus par lequel une idée, une culture, ou une structure perd son ancrage dans un territoire donné, permettant ainsi un mouvement de transformation et de réinvention dans de nouveaux espaces.
La fête est politique : le milieu festif face à ses contradictions
Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)
C’est un débat sans fin : est-ce que la fête est politique ?
Pour une partie d’entre nous, la question ne se pose même pas. Si on s’intéresse un temps soit peu à l’histoire des cultures club, que l’on regarde du côté de la techno ou ailleurs, les espaces de fête portent de façon intrinsèque des questionnements politiques*. Mais dans nos vies nocturnes, la phrase “la fête est politique” a longtemps été un mantra répété, sans pour autant que de véritables initiatives soient mises en place pour politiser le monde de la nuit en son sein.
*voir post “Le dancefloor : de Harlem au reste du monde”
Ces dernières années, le fantasme d’une scène unanimement politisée a été mis à mal, notamment par les prises de positions ou la passivité des totems de la culture club (Berghain, Boiler Room, Hör…) suite au génocide perpétré à Gaza par Israël. C’est un moment de bascule : réalisation et désillusion se mêlent, menant inévitablement à une reconfiguration. Pour les artistes comme pour le public, l’heure est au positionnement.
Face à des positions prétendument apolitiques des géants du milieu, on assiste à une véritable polarisation de la scène. D’un côté, celleux qui persistent à fermer les yeux sur les crises humanitaires et politiques que traversent nos sociétés, de l’autre, celleux pour qui l’engagement est désormais indissociable des espaces festifs et culturels. Ça répond à un besoin de faire communauté et de sentir qu’on partage l’espace avec des personnes dont les valeurs sont alignées aux nôtres, et donc de renouer avec cet idéal politique que l’on avait rattaché à la scène.
Les espaces qui se disent “apolitiques” souhaitent conserver une image lisse, sans faire de vagues. Défendus par une partie du public qui martèle que politique et musique électronique n’ont rien à voir, ils se taisent, parfois par lâcheté, parfois parce qu’ils sont tenus par leurs patrons, parfois les deux. Ainsi, les membres de la scène électronique attachés à un idéal politique, déboulonnent des clubs et des personnalités des piédestaux où iels les avaient installés.
Alors, il faut créer de nouveaux espaces, mais ça prendra du temps. Entre-temps, la part de la scène qui souhaite rester alignée à ses convictions, tout en continuant de faire vivre cette culture, est prise dans un nœud stratégique. Le silence n’est pas une option, mais après ? Est-ce qu’il faut déserter les espaces de pouvoir, et voir une armée d’artistes apolitiques s’y installer ? Ou bien occuper le terrain et saboter de l’intérieur ? Est-ce que l’on peut vraiment mettre à mal ces structures tout en participant à leur fonctionnement ?
Il n’existe pas forcément de réponse claire à ces questions. Certain·es artistes choisissent le boycott, d’autres le court-circuitage. On pense ici à l’exemple de la rappeuse états-unienne Karrahboo qui, après s’être présentée portant un hoodie sur la scène de Boiler Room, révèle au cours de son set un jersey aux couleurs de la Palestine. On devine que son geste a pour but de pointer du doigt l’absence de prise de position de Boiler Room, et son affiliation avec KKR, groupe qui finance la colonisation israélienne de territoires palestiniens.*
(Source : Courrier International )
Karrahboo prend ici le risque d’abîmer sa carrière mainstream, mais en même temps se positionne en tant qu’”artiste engagée”, une position que l’on peut difficilement revendiquer aujourd’hui sans faire de sacrifices – dont on ne mesure pas forcément encore la portée. Que l’on souhaite quitter des espaces gangrenés par un prétendu apolitisme au service du statu quo, ou les occuper pour utiliser leur lumière pour éblouir le système – il n’y a qu’une certitude : on en payera le prix.
Si vous lisez ce post, vous avez probablement déjà conscience des différentes façons de s’engager, qu’il s’agisse de pointer du doigt de façon nominative les lieux qui programment des artistes accusés de VSS, de refuser de se produire dans des espaces dont les valeurs ne reflètent pas les nôtres ou d’organiser des évènements de soutien. S’engager en tant qu’artiste aujourd’hui implique aussi de potentiellement échouer en restant aligné·e à ses valeurs, plutôt que de réussir en les trahissant. On n’a pas encore assez de recul pour se rendre compte de l’impact de toutes ces actions. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un moment charnière qui redessinera les contours du monde de la musique pour les années à venir. Et vous, fêtard.es, continuez à soutenir les artistes, les lieux, les initiatives qui portent vos valeurs. Iels en ont besoin.
L’Association Consentis présente l’enquête “Nos nuits sous tension : Pratiques festives, sentiment de sécurité et violences sexuelles et discriminatoires en France (Juillet 2025)
Sept ans après une première enquête qui avait mis en lumière l’ampleur des violences sexistes et sexuelles (VSS) en milieu festif, l’Association Consentis publie de nouveaux résultats sur les violences sexuelles et discriminatoires (VSD). Réalisée auprès de 3000 personnes entre septembre et novembre 2024, cette enquête nationale révèle une forte persistance des violences subies, notamment par les femmes et les personnes LGBTQIA+. Elle confirme un sentiment d’insécurité toujours très genré, des stratégies de vigilance omniprésentes et un besoin urgent de réponses collectives structurées.