Le dancefloor : de Harlem au reste du monde
Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)
Le Black History Month célèbre chaque année l’histoire et les cultures afrodescendantes.
En l’honneur de ce mois particulier, revenons sur un chapitre méconnu de la grande histoire de la fête.
Il est 01h30, vous êtes dans un club, au milieu de 300 autres noctambules. Ensemble, vous dansez à l’unisson, le cœur battant au rythme des BPM. Mais au fait, d’où vient ce rituel étrange ?
Retracer la naissance du dancefloor, de comment nous faisons la fête, ça nous permet de mieux comprendre quelles dynamiques structurent nos espaces nocturnes. Car l’histoire du dancefloor, c’est une histoire de musique, mais aussi de lutte.
Tout (ou presque) commence dans les années 1920, dans le quartier de Harlem à New York. À l’époque, la ségrégation fait rage dans les états du Sud du pays, et la Big Apple devient la destination privilégiée d’un bon nombre d’hommes et femmes noir·es qui fuient la violence du racisme.
Peu à peu, Harlem devient l’épicentre d’un bouillonnement de culture noire, entre littérature, peinture, théâtre, photographie et musique. C’est notamment durant cette période que vont démarrer les carrières mythiques de l’écrivain Langston Hughes, ou du jazzman Duke Ellington.
Cette période riche marque un véritable renouveau de la culture afro-américaine, et offre un cadre d’expression communautaire indispensable pour celleux en quête d’une vie meilleure. Mais, loin d’être une utopie, la vie à Harlem est rude pour les Noir·es américain·es, qui vivent pour la plupart dans la pauvreté et peinent à finir leurs fins de mois.
Pour boucler leurs fins de mois, certain·es habitant·es de Harlem vont organiser dans leurs appartements des événements où le voisinage se rassemble pour boire, manger, danser et écouter de la musique live.
Ces fêtes, on y accède en présentant un carton d’invitation et en payant une participation à l’entrée. On les appelle “rent parties”, “fêtes du loyer” en français. Au-delà d’espaces festifs, elles constituent de véritables lieux de socialisation, elles participent à une prise de conscience qui va nourrir le mouvement des droits civiques.
Quel lien avec la culture club d’aujourd’hui ?
Les rent parties d’Harlem vont perdurer bien après les années 1920, ce qui permettra à David Mancuso, jeune new yorkais qui s’apprêtait à devenir l’un des noms les plus importants de la nuit américaine, de les fréquenter à la mi-temps des sixties.
À Harlem, Mancuso apprécie ces moments où l’on peut se retrouver en groupe et discuter sur le temps long dans un cadre intimiste. Ces rassemblements vont préciser sa vision de la fête, et dès 1970, Mancuso réplique le modèle des fêtes du loyer dans un Loft de Soho dont il est le locataire. Il fait alors tomber le premier domino de la dance music américaine.
Le Loft de Mancuso fonctionne presque comme une rent party : pour être invité·e, il faut être parrainé par un·e membre et payer une maigre participation à l’entrée. Le but est de recréer une atmosphère qui permet d’apprendre à connaître les gens autour de soi.
Le public se compose surtout de personnes racisées et issues de minorités de genres, qui y trouvent un espace de liberté et d’émancipation. C’est un refuge fréquenté par quelques légendes de la house comme Larry Levan qui officiera au Paradise Garage ou Frankie Knuckles qui pilotera le Warehouse à Chicago – tous deux membres (et même employés) du Loft.
Au cours des seventies, le Loft va devenir une sorte de matrice du dancefloor new-yorkais. Sa sélection pointue et son modèle fédérateur inspirent les promoteurs qui remplissent le centre-ville de discothèques.
Certains clubs font le tri : les plus fortunés, les célébrités, les corps blancs et normés sont les bienvenus. Les désargenté·es, les corps qui sont trop ou pas assez, les personnes racisées restent à la porte.
Bien sûr, d’autres espaces destinés aux refoulé·es vont naître et prendre de l’ampleur, mais il est intéressant de noter que l’inclusivité, élément-clé du dancefloor selon Mancuso, héritier des rent parties, est devenue optionnelle à mesure que la fête est sortie de l’underground.
Complètement mythifiés, Le Loft et les repaires de fêtes new-yorkais qui lui ont emboîté le pas, comme le Paradise Garage, inspirent le réseau des clubs européens dès les années 80. Encore aujourd’hui, l’histoire de ces espaces est invoquée pour illustrer la portée politique originelle de la dance music, en omettant, dans la plupart des cas, leur filiation avec les Rent Parties d’Harlem.
Alors que retenir de tout ça ? Les dancefloors occidentaux se sont constitués en puisant dans de multiples héritages, qui dépassent largement les frontières du continent nord-américain. Mais dans les genres musicaux que l’on joue, jusqu’à la configuration même du club et de son dancefloor, faire la fête aujourd’hui, c’est s’inscrire dans un continuum qui trouve son origine dans la culture noire américaine.