Fétichisation dans le contexte festif : professionnels et espaces de fête
Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)
Photo illustrative du blog par @zananas_001
Nous en parlions dans un post le mois dernier. La fétichisation raciale est un concept développé dans un cadre antiraciste pour dénoncer la réduction des personnes racisées à des stéréotypes exotisants. Nous avions abordé la fétichisation dans les espaces festifs au sens large, mais il nous semblait essentiel de mettre en lumière la fétichisation spécifique subie par les professionnel·les du monde de la nuit. Leur pratique est soumise aux regards du public, elle est décrite dans un cadre promotionnel, elle est commentée par des acteur·ices de la scène – autant de situations où la fétichisation peut avoir lieu.
On souhaitait aussi réfléchir aux modes d’actions pour lutter contre cette forme de racisme.
Que faire, à échelle personnelle, quand on subit, où l’on est témoin d’une micro-agression ? Et à une échelle plus large, quand on est responsable d’un espace de fête ou que l’on souhaite en créer ?
Les DJ et producteur·ices qui travaillent dans ces espaces festifs peuvent subir une fétichisation et une essentialisation spécifique à leur pratique, discriminations qui peuvent s’exprimer à plusieurs endroits et par plusieurs formes dans leurs parcours.
Dès le booking, les artistes peuvent être confronté·es à cette problématique. En se basant sur des stéréotypes liés à leur ethnicité, les programmateur·ices peuvent projeter sur elleux des attentes quant à leur compatibilité avec l’ADN d’une soirée, sans avoir réellement prêté attention à leur travail. En clair, on va souvent attendre des artistes racisé·es qu’iels mettent en avant des sonorités liées à leur culture ou origine, et s’étonner quand ce n’est pas le cas. C’est là une première forme d’essentialisation.
Ces formes d’essentialisation peuvent également intervenir dans la promotion d’un événement, au niveau du champ lexical employé dans la description de l’artiste. Il arrive que des organismes emploient des mots comme « exotique », « tropical », « sauvage », sans questionner les implications racistes de ces termes.
De même, il est fréquent que des artistes se voient affilié·es à des genres musicaux qu’iels ne jouent pas, mais qui correspondent à l’idée que l’équipe de communication se fait des artistes racisé·es.
Enfin, dans les espaces de fêtes, les artistes peuvent subir les mêmes formes de fétichisation que les membres du public, d’autant plus dans des dispositifs de booths centraux, à niveau de la foule, où les contacts avec le public sont plus fréquents.
En tant que personnes racisées, nous avons toustes ou presque déjà vécu ce type de micro-agressions dans les espaces de fête, en ne sachant pas toujours comment réagir. Les émotions et sentiments qui viennent alors sont multiples, et si lourds qu’ils peuvent nous tétaniser : colère, honte, solitude… Pour sortir de la sidération, on a voulu en parler avec Stencia du collectif Pulse et animatrice de l’émission Mental Health Radio sur Rinse.
“Pour moi, il faut en parler. Pas forcément dans le but d’éduquer et de dire “c’est pas bien ce que tu fais”. Mais juste pour recadrer les gens et dire “tu dépasses certaines limites et moi, je te dis stop”. À mes yeux, c’est important d’exprimer de façon radicale sa position et de mettre une limite à la personne.”
Dans notre discussion, Stencia souligne l’importance des espaces en non-mixité…
“C’est important d’être avec des personnes qui nous ressemblent, avec lesquelles on va échanger sur nos expériences. Et c’est parce qu’on échange sur ces expériences-là qu’on réalise que ce qu’on a vécu n’est pas normal.
…et donne des solutions pour les personnes non-concernées par ces micro-agressions racistes qui souhaiteraient être une force positive dans ce combat.
“Selon moi déjà, il faut que ces personnes ne se mettent pas en avant : si tu crées un espace pour une minorité, il faut que tu laisses la place à cette minorité. Il faut avoir de l’humilité, savoir s’entourer et surtout prendre les opportunités de redistribuer les ressources aux personnes de la communauté pour qu’elles puissent s’enrichir et donc construire un patrimoine qui leur sera propre.”
On tient à rappeler que les questions entourant la fétichisation et les modes d’actions pour lutter contre le racisme ne sont pas des objets figés : ce sont des discussions continues, construites par des voix multiples qui ajoutent chacune leur pierre à l’édifice.
Il n’y a pas de consensus et de solutions magiques qui fonctionnent dans toutes les situations. Il y a par contre des bases immuables : écouter et respecter la parole des personnes concernées, réfléchir à ses propres actions, être prêt·es à les remettre en question, s’informer.