La fête est politique : le milieu festif face à ses contradictions

Par Rachel Mbiga-Epelbaum (@sssensit1ve) et David Bola (@bolitorride)

C’est un débat sans fin : est-ce que la fête est politique ?

Pour une partie d’entre nous, la question ne se pose même pas. Si on s’intéresse un temps soit peu à l’histoire des cultures club, que l’on regarde du côté de la techno ou ailleurs, les espaces de fête portent de façon intrinsèque des questionnements politiques*. Mais dans nos vies nocturnes, la phrase “la fête est politique” a longtemps été un mantra répété, sans pour autant que de véritables initiatives soient mises en place pour politiser le monde de la nuit en son sein. 

*voir post “Le dancefloor : de Harlem au reste du monde”

Ces dernières années, le fantasme d’une scène unanimement politisée a été mis à mal, notamment par les prises de positions ou la passivité des totems de la culture club (Berghain, Boiler Room, Hör…) suite au génocide perpétré à Gaza par Israël. C’est un moment de bascule : réalisation et désillusion se mêlent, menant inévitablement à une reconfiguration. Pour les artistes comme pour le public, l’heure est au positionnement. 

Face à des positions prétendument apolitiques des géants du milieu, on assiste à une véritable polarisation de la scène. D’un côté, celleux qui persistent à fermer les yeux sur les crises humanitaires et politiques que traversent nos sociétés, de l’autre, celleux pour qui l’engagement est désormais indissociable des espaces festifs et culturels. Ça répond à un besoin de faire communauté et de sentir qu’on partage l’espace avec des personnes dont les valeurs sont alignées aux nôtres, et donc de renouer avec cet idéal politique que l’on avait rattaché à la scène. 

Les espaces qui se disent “apolitiques” souhaitent conserver une image lisse, sans faire de vagues. Défendus par une partie du public qui martèle que politique et musique électronique n’ont rien à voir, ils se taisent, parfois par lâcheté, parfois parce qu’ils sont tenus par leurs patrons, parfois les deux. Ainsi, les membres de la scène électronique attachés à un idéal politique, déboulonnent des clubs et des personnalités des piédestaux où iels les avaient installés. 

Alors, il faut créer de nouveaux espaces, mais ça prendra du temps. Entre-temps, la part de la scène qui souhaite rester alignée à ses convictions, tout en continuant de faire vivre cette culture, est prise dans un nœud stratégique. Le silence n’est pas une option, mais après ? Est-ce qu’il faut déserter les espaces de pouvoir, et voir une armée d’artistes apolitiques s’y installer ? Ou bien occuper le terrain et saboter de l’intérieur ? Est-ce que l’on peut vraiment mettre à mal ces structures tout en participant à leur fonctionnement ?  

Il n’existe pas forcément de réponse claire à ces questions. Certain·es artistes choisissent le boycott, d’autres le court-circuitage. On pense ici à l’exemple de la rappeuse états-unienne Karrahboo qui, après s’être présentée portant un hoodie sur la scène de Boiler Room, révèle au cours de son set un jersey aux couleurs de la Palestine. On devine que son geste a pour but de pointer du doigt l’absence de prise de position de Boiler Room, et son affiliation avec KKR, groupe qui finance la colonisation israélienne de territoires palestiniens.* 

(Source : Courrier International )

Karrahboo prend ici le risque d’abîmer sa carrière mainstream, mais en même temps se positionne en tant qu’”artiste engagée”, une position que l’on peut difficilement revendiquer aujourd’hui sans faire de sacrifices – dont on ne mesure pas forcément encore la portée. Que l’on souhaite quitter des espaces gangrenés par un prétendu apolitisme au service du statu quo, ou les occuper pour utiliser leur lumière pour éblouir le système – il n’y a qu’une certitude : on en payera le prix.

Si vous lisez ce post, vous avez probablement déjà conscience des différentes façons de s’engager, qu’il s’agisse de pointer du doigt de façon nominative les lieux qui programment des artistes accusés de VSS, de refuser de se produire dans des espaces dont les valeurs ne reflètent pas les nôtres ou d’organiser des évènements de soutien. S’engager en tant qu’artiste aujourd’hui implique aussi de potentiellement échouer en restant aligné·e à ses valeurs, plutôt que de réussir en les trahissant. On n’a pas encore assez de recul pour se rendre compte de l’impact de toutes ces actions. Mais ce qui est sûr, c’est qu’il s’agit d’un moment charnière qui redessinera les contours du monde de la musique pour les années à venir. Et vous, fêtard.es, continuez à soutenir les artistes, les lieux, les initiatives qui portent vos valeurs. Iels en ont besoin.



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